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Critique Cloud Atlas

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Que dire de ce Cloud Atlas ? Voici la 2ème réflexion que je me suis fait en sortant de la salle (je reviendrais sur la 1ère un peu plus bas). Film qu’on attendait depuis pas mal de temps (moi ça fais presque 2 ans, c’est dire) marquant le retour des Wachowski au cinéma après Speed Racer en 2008.

Film qu’on attendait pour sa collaboration unique composé de 3 réalisateurs, avec le prodige allemand Tom Tywker (Cours Lola Cours, Le Parfum, L’enquête), pour son scénario écrit à 6 mains ou encore pour l’adaptation du roman éponyme de David Mitchell réputé inadaptable (synonyme à Hollywood d’adaptation systématique). Ou pour sa bande annonce complètement délirante de presque 6 minutes qui donnait des frissons, son exceptionnel casting devenu relativement « ringard » en 2013, son statut de film indépendant le plus cher de l’Histoire (100000000$ quand même) ou encore son ambition affiché de marcher sur les plats de bande de Kubrick, Malick ou d’Aronofsky en réalisant le film-somme ultime sur l’humanité ?

Celui qui raconterait l’alpha et l’oméga, nous expliquerait d’où nous venons, ou nous allons et où nous en sommes. Celui qui mélangerait les croyances, les sentiments, les philosophies, l’infiniment petit et l’infiniment grand pour nous expliquer que tout est connecté.

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Autant le dire tout de suite, je fais partie de la minorité qui considère déjà ce film comme un chef d’œuvre avant-gardiste qui marquera le 7ème art sur le long terme (oui oui rien que ça).

Passons tout de suite au synopsis de cette histoire inracontable :

À travers une histoire qui se déroule sur cinq siècles dans plusieurs espaces temps, des êtres se croisent et se retrouvent d’une vie à l’autre, naissant et renaissant successivement… Tandis que leurs décisions ont des conséquences sur leur parcours, dans le passé, le présent et l’avenir lointain, un tueur devient un héros et un seul acte de générosité suffit à entraîner des répercussions pendant plusieurs siècles et à provoquer une révolution. Tout, absolument tout, est lié.

Métaphysique, politique, poétique, épique, philosophique, romantique, tragique, comique, horrifique, symbolique, symphonique, psychologique, théologique, polémique, organique, onirique, lyrique, fantastique, ésotérique, énigmatique, éclectique, euphorique, utopique, dystopique, cosmique, anthropologique, mystique, phénoménologique (si si ça existe j’ai vérifié) voici quelques qualificatifs que l’on pourrait employer sur ce film définitivement pas comme les autres.

Enfin quand je parle de film au singulier, c’est une manière de parler, les Tykwachos (surnom que je donnerais au trio  pour éviter de répéter sans arrêt leurs noms) nous ont en effet livré un film de 2h45 composé en réalité de 6 segments/films complètement différents mais s’imbriquant les uns dans les autres. Chaque époque donne un segment et chaque segment s’attaque à un pan entier du cinéma.

Premier point réussi, Cloud Atlas est une réelle lettre d’amour au cinéma offerte par ses réalisateurs : on retrouve une épopée historique, un film indépendant dramatique, un thriller conspirationniste très seventies, une comédie mordante dans la veine britannique, un film de sciences fiction digne des plus gros blockbusters et un film post-apocalyptique.

Dans chacun de ces « mini films », on y retrouve une multitude de référence à de nombreux autres genres voir à des œuvres précises quant aux personnages ou à la réalisation. Je citerais en vrac les films de Sydney Pollack, Stephen Frears, Ridley Scott, Pakula, Spielberg, Kubrick, Peter Weir, Hitchcock, les sagas Star Wars et Seigneur des Anneaux, en passant par Vol au-dessus d’un nid de coucou, La Route, Soleil Vert, Matrix (tiens tiens ?) ou A.I.

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Vous voyez le niveau des références, les Tykwachos ont sur le plan formel, sans même rentrer dans le boulot d’adaptation ou dans le propos, réalisé un boulot monstre. Si certains segments sont mis plus en avant que d’autre (éternel problème des films à sketch), chacun à son importance et forme un tout unique et cohérent mais qui peut aussi exister indépendamment les uns des autres.

Et c’est peut-être la plus grosse réussite technique de Cloud Atlas, sa science du montage qui transcende tout ce que vous avez pu voir auparavant. Car embarquer le spectateur au milieu de 6 histoires prises en cours de route, sans réelle introduction pendant presque 3h, sans jamais vous perdre (par contre faut être attentif, mais des fois ça fait du bien de réfléchir en voyant un film) et ce en arrivant à mêler les intrigues les unes aux autres jusqu’au point culminant du film demande une fluidité hallucinante.

Le pari, oser, de ne pas prendre le spectateur pour un débile en lui faisant confiance pour suivre toutes ses histoires (se passant dans des époques différentes, étant reliées entre elles) et d’établir les connections tout seul, est remporté haut la main. Il faut ici applaudir les Tykwachos et le monteur Alexander Berner qui ont repoussé toutes les limites et les conventions de la narration habituelle au cinéma.

En mixant 6 intrigues différentes, malgré une première heure légèrement poussive pour installer toutes les intrigues, ses génies (y a pas d’autre mot) redéfinissent la notion d’espace-temps dans un long métrage à la densité vertigineuse qui ferait pâlir n’importe quel film de Christopher Nolan, tout en restant cohérent jusqu’à la dernière minute. Quand on vous évoque une « expérience » en parlant du film, ce n’est pas exagéré, ce film est du jamais vu en matière d’écriture, de montage et peut d’ores et déjà être étudié dans n’importe quel école de cinéma. Autant vous dire que le film, qui n’a pas été nommé aux Oscars une seule fois, en particulier dans les catégories techniques démontre tout simplement que les votants ont de la merde dans les yeux (voilà petit coup de gueule passer auprès de l’Académie).

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Bref revenons au film, l’entreprise du film était simple, rentrer dans la famille de ce qu’Allociné appelle les « films à totaux » (non y a pas de blague pourrie). Ces films qui ont pour but d’évoquer « la vie, éternelle ou non, la mort, l’amour, le passé, le futur, la science-fiction, un zeste de voyage dans le temps pour certains… Soit ces films-somme qui brassent quantité de thèmes et d’univers ».

Ce sont des films censés être des trips sensoriels, bourrés des névroses philosophico-religieuses de leurs auteurs et qui permettent généralement aux réalisateurs de se lâcher visuellement et narrativement quitte à perdre le spectateur. Je vous laisse consulter l’article pour voir les films qui s’étaient attaqués précédemment à cette tâche modeste que de dépeindre l’humanité.

J’aime beaucoup ce genre de film extrêmement ambitieux, se voulant être une analyse, une critique et surtout une réflexion sur l’Homme et la vie en général. Mais tous ces films possèdent pour moi trois gros défauts qui en font plus souvent des films autistes que de réels films.

Le 1er problème de ces films, c’est qu’ils sont quasiment tous dénués d’émotion. L’intellect, le trip mystique prend le pas sur l’émotion et un film qui ne transmet pas d’émotion, c’est un film raté. Alors 2001 l’odyssée de l’espace est peut être un monument de la SF, un film esthétiquement irréprochable, il restera pour moi un mauvais film car je n’ai aucune émotion du début à la fin (enfin si de l’ennui mais c’est la seule qui compte pas, c’est fâcheux). A 90% dans ce genre de film, je n’éprouve jamais de l’empathie, ou même de l’antipathie pour les personnages et l’humour y est inexistant.

Ensuite ces films ont pour 2ème défaut de ne pas avoir d’histoire. Prenez The Tree of Life de Terence Malick, ou encore une fois 2001, le scénario tient sur un timbre-poste. On n’assiste pas à un film avec un début, un milieu et une fin, on assiste à des saynètes, souvent sans aucun rapport les unes avec les autres. Elles sont souvent très éloignées de nos vies et incompréhensibles. Elles vous sortent en dehors du projet pour vous faire regarder votre montre toutes les 5 minutes car vous trouvez le film long et que l’histoire (inexistante) piétine depuis 1/2h.

Enfin le troisième défaut que je trouve à ce genre de film est que c’est bien beau de vouloir établir l’exégèse de l’Homme sur grand écran, encore faut-il trouver un angle d’attaque pertinent. Pour moi, le bât blesse à chaque fois, soit le film veut absolument brasser une multitude de thèmes profonds en analysant l’Histoire au risque de donner des séquences beaucoup trop métaphoriques et donc incompréhensible (2001 l’Odyssée de l’espace, The Fountain). Soit le film s’engage dans une voie plus « balisée » mais perd alors son côté universaliste (Mr Nobody ne traite par exemple que des choix et de leurs conséquences alors que The Tree of Life veut expliquer le monde par le biais de messages cryptique issus de la religion chrétienne).

Cloud Atlas

Alors Cloud Atlas n’est pas exempt de défaut mais réussit pour moi le meilleur dosage possible pour ce genre de film. Il n’y a pas une histoire mais en réalité 7. Les 6 histoires indépendantes les unes des autres qui existent (et pourraient donner lieu à de réels films) et l’ensemble de ses histoires forment une seule histoire : celle de Cloud Atlas.

De l’émotion on en a du début à la fin : on rigole, on est ému, horrifié, heureux, stressé, enthousiaste, désespéré, dégouté, surpris… Bref c’est un film vivant, rempli d’humour et d’action, à la fois romantique et violent, sombre et lumineux qui n’hésite pas à montrer des choses aussi banales que des fans regardant un match de rugby ou un film. On a réellement en face de soi un divertissement, dans le sens le plus noble du terme.

Au niveau des thèmes, le film était vendu comme une sorte de pensum world foutraque philosophico-2.0 ! Le pari est en partie réussi. On connait les Wachos, depuis Matrix, on sait qu’ils sont friands de concepts et de courants de pensée plus intéressant les uns que les autres et qu’ils ont un certain talent pour les inclure dans des films eux même assez conceptuels.

Le filme brasse large et réussi à rester suffisamment flou dans ses influences pour rester universel. Le film penche à la fois vers le déterminisme et le libre arbitre, l’effet papillon, les théories sociologiques (le film alterne entre holisme et individualisme), le darwinisme, la gnoséologie, les figures du mythe campbellien (principalement le voyage du héros), le libéralisme, les croyances orientales et notamment le bouddhisme (par le biais du karma et de la réincarnation) ou le meilleur des thèmes SF comme dans le cyberpunk mais aussi les figures christiques pour réaliser une apologie entre le bien et le mal à travers les âges. Les références historiques sont aussi omniprésentes : esclavagisme, communisme, nazisme, mouvement contestataire au milieu du XXe siècle…

L’importance de la vie, la mort, l’amour, nos actes, notre héritage, du rôle de la société dans nos actions, ou de nos croyances sont traités plus ou moins subtilement pour parvenir à quel résultat ?

Cloud Atlas est probablement (de mon point de vue), la plus belle ode de liberté jamais produite par le 7ème art.

Le film nous montre que l’humanité est toujours prisonnière : du mensonge, des restrictions morales, des injustices, des conventions sociales, de la peur, des préjugés et nous montre comment des personnages aux histoires plus ou moins tragiques, luttent et résistent pour leurs liberté. En nous montrant les combats de personnages pour leurs idées, pour leurs survies ou tout simplement pour leurs bonheurs, le film offre une lecture de la liberté passionnante et flamboyante, à la fois réaliste et idéaliste sans l’ombre d’une pensée cynique.

Le film évoque aussi le thème de la réincarnation, finalement peu présent dans les croyances occidentales par le biais d’une marque de naissance présente sur chaque personnage leader de son segment et d’acteurs jouant de 2 à 6 rôles différents à travers le temps. Les connections s’opèrent aussi dans la mise en scène ou les décors que l’on retrouve d’un siècle à l’autre.

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De plus, le personnage principal va dans ses actions créer quelque chose qui aura une répercussion dans les autres segments. Il peut s’agir d’un journal de bord, d’une symphonie ou d’un témoignage qui entrainera des conséquences des années après. Le film a d’ailleurs un côté méta, proposant une très belle réflexion sur l’art et la portée qu’il peut exercer dans le temps.

Chaque acteur représente une âme et comme le déclare le synopsis « tout est connecté ». Les actes ont des répercussions, faisant évoluer les âmes à travers les segments. Ainsi Tom Hanks peut interpréter un salopard dans une histoire et trouver la rédemption dans une autre ou au contraire voir une âme incarner le mal absolu à travers tous les âges.

Il faut ici saluer l’ensemble du casting international. Arriver à jouer jusqu’à 6 personnages complètement différents pourtant « connecté » les uns aux autres en hésitant pas à mettre à mal son image de marque et à risquer de ne pas être reconnu par le public (croyez-moi ça arrive de nombreuses fois) entrainait un réel engagement de la part des acteurs. Il fallait mettre son ego de côté pour accepter de jouer des personnages sous des tonnes de maquillages vous changeant de sexe ou vous donnant 40 ans de plus (le maquillage est juste fantastique à une ou deux exceptions). D’habitude j’ai toujours une fausse note dans un casting, un acteur que je trouve en dessous, ici ce n’est pas le cas.

Tom Hanks y est brillant comme il ne l’avait pas été depuis trop longtemps, montrant des facettes que nous ne connaissions pas venant de sa part tandis qu’Halle Berry y est lumineuse.

Hugh Grant choque par ses rôles à mille lieues de ses habituelles comédies romantiques et prouve à ses détracteurs qu’il est un acteur excellant dans de nombreux registres. Jim Broadbent prouve lui aussi qu’il est parfaitement capable d’incarner tous les genres, même s’il reste la caution humoristique du film.

On retrouve un Hugo Weaving presque encore plus diabolique que dans Matrix et son célèbre agent Smith. On voit peu Susan Sarandon mais elle est excellente dans ses scènes.

Quant à la coréenne Doona Bae qui n’est pas encore très connu dans nos contrées (à part pour les férus de cinéma asiatique ou elle a été aperçu chez Park Chan Wook ou encore dans le film The Host), elle est la révélation du film, brillante dans son rôle principal extrêmement complexe. On pourra aussi citer Keith David, James D’Arcy (vu récemment dans Hitchcock), l’excellent Ben Wishaw (extrêmement lyrique) et Jim Sturgess ; les 3 derniers obtiennent leurs meilleurs rôles à ce jour.

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La mise en scène des Tykwachos est relativement simple mais efficace. Si l’on pouvait s’attendre à une mise en scène plus originale de la part des réalisateurs, le simple fait de donner une cohérence à 6 films réalisés par 2 équipes différentes relève de l’exploit et ils arrivent tout de même à nous gratifier de plusieurs séquences somptueuses remplies d’inventivités visuelles.

Les effets spéciaux, finalement presque uniquement présent dans le Néo Séoul sont impressionnants et démontre encore une fois qu’une réelle direction artistique surpasse les budgets les plus élevés, bien aidé par une photographie tout simplement magnifique.

Et il me faut revenir sur la musique, ayant une place prépondérante dans le film puisque l’un des segments concerne un compositeur écrivant une symphonie qui elle-même aura une influence dans une autre séquence. Composé par Tykwer (décidément bourré de talent le bonhomme) et ses comparses de toujours Johnny Klimmek et Reinhold Heil, la BO est excellente, prenant le meilleur des compositions de Zimmer, Newman, Desplat, Shore et Elfman pour un mélange hétéroclite, participant aux transitions temporelles et donnant des identités musicale propres à chaque segment.

Si je devais pointer des éléments négatifs dans le film, au-delà de sa narration et de son ambition qui laisseront la majorité du public sur le bord de la route, on peut regretter quelques séquences assez cheap, des scènes à l’optimisme forcé et des thématiques abordées mais pas toujours approfondies. A trop vouloir être riche, le film s’éparpille un peu par moment et méritera plusieurs visionnages pour apprécier au mieux les liens et les références développé tout au long du film. C’est vraiment pour trouver du mal à en dire, j’ai vraiment adoré le spectacle proposé. Après je peux comprendre qu’on trouve le film naïf, bordélique mais il faut savoir de temps en temps quitter sa zone de confort et avoir l’esprit ouvert.

Pour terminer cette critique, je vais citer une discussion à la fin du film qui amène deux personnages à ce dialogue :

–          « Il y a un ordre naturel dans ce monde et ceux qui tentent de le modifier ne terminent jamais bien. Quoi que vous fassiez, vous n’êtes qu’une goutte d’eau dans un vaste océan sans limite !

–          Mais qu’est-ce qu’un océan sinon une multitude de goutte ? ».

Voilà comment résumer ce film, un objet cinématographique non identifié beaucoup trop en avance sur son temps dans le paysage hollywoodien qu’on connait et qui va déstabiliser la majorité d’un public pas encore préparé à une nouvelle forme de narration. Le film n’a pas marché aux USA, il ne marchera pas dans le reste du monde à cause de son sujet casse gueule et de la très mauvaise promotion/distribution à l’internationale qui lui porteront préjudice. Mais il vivra une seconde vie dans quelques années et atteindra le statut de film culte novateur pour son époque.

Quand le sujet du film devient l’histoire réelle du film. Everything is connected.

P.S. je vous invite une fois le film vu à lire cette analyse du site Oblikon qui est très intéressante ici ainsi que le dossier spécial de Cloneweb sur le cinéma des Wachowski qui est très intéressant.

 

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Une réflexion sur “Critique Cloud Atlas

  1. Pingback: Critique Oblivion | howimetmydreams

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