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Critique Lincoln

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Lincoln, dernière œuvre de Spielberg risque d’en dérouter plus d’un. En effet, si le film se range directement dans la catégorie « film historique » de tonton Steven, le résultat reste tout de même très inattendu pour le réalisateur qui a revisité la Shoah (La Liste de Schindler), la 2nde guerre mondiale (Il faut sauver le soldat Ryan, 1941, L’empire du soleil) et le conflit israélo-palestinien (Munich).

Ici, il s’attaque de nouveau à l’esclavage (Amistad, La Couleur Pourpre) mais change son fusil d’épaule. Si la cause noire est continuellement évoquée, nous ne verrons quasiment jamais les ravages de l’esclavagisme comme dans ses précédentes œuvres (ou encore dans le dernier Tarantino : Django Unchained). Tout comme l’action qui prend place vers la fin de la guerre de Sécession, le conflit sera lui-même toujours évoqué mais presque jamais montré (à part la scène de début et une des scènes finales). Rien que par ces deux choix, Lincoln se distingue de tous les autres films de sa filmographie pour la simple raison qu’il ne montrera jamais frontalement l’horreur des évènements de l’époque.

De plus, Spielberg s’attaque pour la première fois au genre du biopic (même si le film n’en n’est pas réellement un). Si Munich et Schindler reprenaient des éléments et des personnes ayant réellement existé, les personnages montrés à l’écran et leurs histoires n’étaient pas connus du grand public. A l’inverse, Lincoln, 16ème président des Etats Unis est une figure emblématique ayant transformé le destin de l’Amérique. La guerre de Sécession et le vote du 13ème amendement sont des évènements fondateurs, connus pas tous les américains.

Si le film est si surprenant, c’est qu’il déjoue toutes les attentes que l’on pouvait se faire : Lincoln est avant tout un film politique et en cela, il est une très grande première pour le réalisateur.

C’est un film sur les coulisses du pouvoir, se passant presque exclusivement au sein de la Maison Blanche et du Capitole. Les armes sont remplacées par les mots et la guerre par des débats.

C’est simple, imaginez ce que donnerait un film de Spielberg scénarisé par Aaron Sorkin se passant au XIXème siècle et vous avez le résultat. Pendant presque 3h, nous allons donc suivre au plus près toutes les tractations ayant permis l’adoption de cet amendement, le fonctionnement du cabinet de Lincoln et les discussions stratégiques des chefs militaires de l’Union. Tous les enjeux politiques de l’époque sont exposés, sans pour autant casser la narration, permettant de suivre aux mieux les arguments de chaque partie. La contrepartie de ce point de vue est que Lincoln est probablement le film le moins accessible de son auteur, relativement dénué d’émotion par rapport à ses films précédents.

Pour tous les fans du maitre du divertissement et spectateur lambda, le film apparaitra comme un film lent, statique, bavard, extrêmement compliqué à suivre pour quiconque ne s’intéresse pas à l’histoire des Etats Unis. La caméra bouge peu, Spielberg est sérieux, très sérieux, voir solennel. On sent qu’il est habité par le sujet et qu’il ne veut pas le trahir avec quelque tour de passe-passe de mise en scène dont il a le secret. Certaines critiques ont employés le mot « académisme » en parlant de sa mise en scène, c’est un point de vue que je peux comprendre.

Pour d’autres, il s’agira d’un film de la maturité, une leçon d’histoire magistrale, un cours sur la politique américaine flamboyant, un portrait d’une figure historique passionnante et une apologie de la démocratie.

Le casting est comme toujours chez Spielberg au sommet de son art. Daniel Day Lewis peut déjà réfléchir à son 4ème hypothétique Oscar tellement il est certain qu’il gagnera la statuette le 24 février prochain. Il est Lincoln, la posture, la voix (pour profiter pleinement de sa performance, allez le voir en VO car il a fait un boulot monstrueux avec sa voix), les envolées lyriques, les colères, les doutes, le père, le mari… il est encore une fois plus vrai que nature, le maquillage le transformant complètement en Monsieur le Président. Le personnage est en plus très bien écrit, sans être un biopic, vu que l’histoire se déroule uniquement pendant les 4 derniers mois de la vie de Lincoln. Par petites touches, Spielberg brosse un beau portrait du personnage, n’hésitant pas à rendre humain la légende. Même s’il s’agit d’intrigue secondaire, ses relations familiales sont très intéressantes et ses anecdotes permettent de retracer un peu sa vie d’avant et l’homme qu’il était.

Pour sa famille, on retrouvera une Sally Field un peu décevante mais ayant 2 ou 3 scènes assez magnifiques et un Joseph Gordon Levitt que l’on verra peu mais que l’on verra bien.

Mais le très gros du casting se trouve dans la chambre des représentants avec en tête Tommy Lee Jones, incroyable dans le rôle de Thaddeus Stevens, un des élus les plus influents de l’époque qui permettra au 13ème amendement d’abolir l’esclavage. Sauf grosse surprise de l’académie, il devrait repartir avec son 2ème Oscar de meilleur acteur dans un second rôle.

Il s’ensuit une pléthore de second rôle, parfois n’ayant qu’une seule scène ou 2 répliques à dire, en vrac : James Spader, Jackie Earle Haley, Jared Harris (la ressemblance avec le colonel Ulysses S. Grant est assez sidérante), David Strathairn (excellent comme toujours dans son rôle de secrétaire d’état), John Hawkes, Walton Goggins, Lee Pace (lyrique en tant que porte-parole de l’opposition), Gregory Itzin, David Oyelowo

Comme toujours, Spielberg reste fidèle à ses collaborateurs, à commencer par Janusz Kamiński qui nous livre une photographie à tomber par terre ! C’est bien simple, pendant 2h40, nous assisterons à des tableaux animés. La lumière est magnifique, Spielberg jouant énormément sur les ombres, reflets et sur le fameux « halo spielbergien » (la lumière découpant la silhouette d’un personnage se trouvant dans la pénombre).

Pour la musique, on retrouve comme toujours le maitre John Williams qui compose probablement son meilleur score depuis pas mal de temps. Si on ne retiendra pas réellement de thème phare, sa musique colle parfaitement à l’image et au montage du toujours fidèle Michael Khan, tantôt solennel, tantôt militaire avec quelques notes jazzy par-ci par-là. Le tout conférant une ambiance sérieuse s’adaptant parfaitement à la réalisation de Spielberg et à l’importance historique des évènements.

Si le film apparaitra aride et à mille lieues du cinéma spielbergien habituel, on y retrouvera paradoxalement toutes les thématiques du réalisateur.

Les relations familiales dysfonctionnelles (visible dans quasiment tous ses films) sont présentes dans les rapports du père Lincoln avec son fils ainé. Les couples qui s’entre déchirent dans les relations avec sa femme. La violence de la guerre et son inutilité, surtout dans ce conflit qui déchira les Etats Unis pendant 4 ans ainsi que la haine de la barbarie, de la soumission et du non-respect des individus.

Spielberg a toujours été un réalisateur pacifique et sa dernière œuvre est une pierre de plus à rajouter à son édifice de la tolérance envers l’autre. Pourtant on retrouve aussi le côté non manichéen du réalisateur, s’il brosse un portrait élogieux de Lincoln, il n’en fait pas non plus un héros à l’instar d’Oskar Schindler. Les méthodes employés par Lincoln relèvent presque du despotisme. L’amendement sera voté grâce à des votes obtenus de manière plutôt douteuse. Il y est aussi montré toutes ses difficultés dans ses relations avec ses enfants et sa femme.

On retrouve aussi l’importance de la flemme, source d’espoir qui était un des seuls éléments colorés dans La Liste de Schindler.

Une des scènes filmée en pleins no man’s land rappellera beaucoup une scène de Cheval de guerre.

Les questionnements des personnages sur les bons choix à prendre renvoient aux doutes de l’équipe d’assassins dans Munich.

Enfin les débats de la chambre des représentants donneront des joutes oratoires sur la question de la volonté de Dieu, encore un thème parcourant sa filmographie. L’image du dernier plan sera d’ailleurs assez symbolique.

Pour conclure, Spielberg continue à filmer l’histoire américaine. En revenant sur le vote du 13ème amendement il donne un cours de démocratie passionnant et dresse un beau portrait du 16ème président américain. On ne parlera pas de chef d’œuvre, mais le film méritera plusieurs visionnages pour comprendre comment il s’intègre dans la filmographie de son auteur et se devra d’être vu par tous cinéphiles qui se respecte.

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